|
 |
 |
| |
L'affaire Richard Gasquet
|
|
| |
Dopage, drogues, médias et politique…
La compétition des Tartuffe
Les médias crient haro sur le champion de tennis « cocaïnomane d’un soir »… mais s’interrogent bien peu sur ce que ce type d’affaire traduit comme hypocrisies, comme échec des politiques « de lutte contre » les drogues et comme absence de prévention.
Au secours Molière ! On a décapité le Roi, mais on ne s’est toujours pas émancipé de cette pensée servile qui stigmatise quelques comportements jugés immoraux pour mieux se dédouaner des hypocrisies les plus caricaturales.
Richard Gasquet a fait ce que des milliers de gens, d’artistes, de stars, de journalistes-vedettes, de cadres supérieurs et d’autres font : il a pris de la cocaïne. Occasionnellement. C'est-à-dire qu’il a eu recours à une substance psycho-active d’action rapide et intense, comme d’autres le font en buvant une forte dose de whisky – par exemple -, avec guère moins de risques.
Première tartufferie : un terrible ram dam médiatique s’est abattu sur le sportif alors que l’usage de drogues, légales ou pas, est une des caractéristiques de nombreux métiers - dont ceux de l’information – où les accès de stress sont aussi intenses que difficiles à gérer.
Deuxième tartufferie : repousser la marque d’infamie sur « une consommation d’habitude ». Gasquet serait fautif mais pas condamnable, car il ne serait pas dans une consommation régulière, une addiction…Le « mal » serait de consommer des produits interdits, certes, mais plus encore d’être dépendant d’un psychotrope…Les personnes alcooliques connaissent bien cette discrimination, eux qui, depuis deux siècles, portent le chapeau de ceux qui ne savent pas maîtriser « comme tout le monde » cette drogue puissante que notre culture a rendue quasi-obligatoire pour tous.
Face à la question des drogues, notre société est incapable d’en penser la complexité. Elle est incapable de s’interroger sur elle même.
Un enjeu de société
Les récentes poussées d’urticaire sur l’alcool en sont un exemple : face à l’accroissement (relatif mais inquiétant) des ivresses chez les très jeunes adolescents, la seule réponse est d’interdire la vente aux moins de 18 ans au lieu de 16 ans. La loi « Santé et territoire » ne fait pas mieux que les insipides rapport Chabalier ou plan MILDT qui ont affligé nombre de professionnels de la prévention en addictologie devant leur pauvreté conceptuelle et propositionnelle. On ajoute des interdits supplémentaires (sauf contre la publicité sur internet, tiens, pourquoi donc ?), et puis... le vide sidéral.
Alors que, depuis des dizaines d’années, des programmes de prévention éducative, construits avec des populations, sur le long terme, manquent cruellement de moyens malgré leur efficacité. C’est sans doute qu’ils ne correspondent pas aux exigences d’immédiateté et de spectaculaire, ni aux thèmes de la peur et de l’accusation publique de certains, dont médias et politiques font leur fond de commerce.
Si l’on examine les politiques envers l’offre de substances dans le monde, on ne peut qu’être frappés de leurs incohérences. Elles ne sont en rien fondées sur des différences de dangerosité de ces substances, mais sur des croyances et sur l’histoire. Elles mettent à mal les économies de certains pays producteurs pauvres sans empêcher les marchés des pays riches d’en être inondés. Ainsi, la Colombie, le Mexique, l’Afghanistan, sont quasiment passés sous la coupe des narcotrafiquants et payent au prix fort cette autre injustice générée par la mondialisation des échanges. Depuis un siècle, le contrôle des stupéfiants n’a en rien diminué l’extension de leurs usages sur la planète. Prétendre le contraire est non seulement une contre-vérité, mais est irresponsable. Cette « guerre à la drogue » a consacré la domination de l’hémisphère nord sur le sud, héritage de la colonisation, et malgré les sommes englouties, c’est un échec. Ce n’est pas nous qui le disons mais des économistes, des policiers, des observateurs et des acteurs de cette guerre, y compris américains. La plupart des ces experts reconnaissent que les slogans appelant à « une société sans drogue » sont irréalistes, et qu’ils génèrent plus de problèmes de société et de santé publique qu’ils n’en résolvent. Allons-nous en tirer les conséquences ?
Nous savons bien qu’en matière de conventions internationales sur les drogues, comme en beaucoup de choses, ce sont les Etats Unis qui donnent le la. Mais cela n’empêche nullement l’Union Européenne et ses membres de montrer qu’une autre voie et possible, comme l’UE l’a fait à une période, malheureusement révolue, en assumant dans le monde le bien fondé de la politique de réduction des risques. Une politique longtemps considérée par l’administration américaine comme « une complicité avec la drogue ». La France pourrait jouer un rôle de poids dans un changement. Mais aujourd’hui, alors que la politique américaine montre des signes d’infléchissement, elle se fait le chantre du toujours plus de contrôle répressif.
Un enjeu éducatif
A l’heure des élections européennes, ré-ouvrir le débat sur la question de l’offre et de la demande de psychotropes (substances qui ont un effet sur le psychisme) redevient une priorité : que l’on parle des paradis fiscaux, des législations dissonantes des pays européens, de la santé publique, des moyens dérisoires pour la prévention et l’éducation pour la santé, de la crise, financière mais aussi de sens qui est probablement la première cause de consommations pour nombre de nos concitoyens…Il est urgent de changer le logiciel de réflexion et le mode décision, urgent de cesser de chercher des boucs émissaires ou d’aborder la question par le petit bout de la lorgnette…
Ces problèmes ne relèvent pas des seuls comportements individuels comme les médias nous le renvoient sans cesse avec le cas de telle ou telle star, de tel ou tel sportif. Nous sommes tous des usagers !
Elles ne relèvent pas non plus des seuls débats d’experts médicaux qui prétendent pouvoir isoler le risque d’avoir un cancer à cause du vin, et ne cessent en même temps de rechercher un médicament qui mettrait fin à l’envie de se droguer…
Elles ne peuvent se réguler par une surenchère de législations de plus en plus liberticides dont les résultats durables pour la santé publique sont faibles et discutables. Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, les plus grands changements de comportements favorables à la santé n’ont pas été obtenus par la contrainte. Ainsi, depuis les années soixante, sans être contraints de le faire, les français ont divisé par trois la quantité d’alcool qu’ils consomment en moyenne par an, diminuant d’autant les complications liées à l’alcoolisme. Les usagers de drogues par injection sont moins nombreux et en bien meilleure santé depuis qu’on leur a facilité l’accès à des seringues stériles... La prévention des addictions n’a pas les mêmes ressorts que celle de l’insécurité routière. Les risques que l’on peut éventuellement faire courir à soi même ne peuvent être traités comme ceux que l’on fait courir aux autres. Tout simplement parce que c’est un principe de base de la démocratie !
Les psychotropes nous aident à vivre parce qu’ils peuvent nous donner du plaisir, qu’ils nous aident parfois à lutter contre la souffrance et la douleur, et à supporter les poids de la vie. Ils sont depuis des temps immémoriaux les marqueurs de nos civilisations (le vin est depuis longtemps lié à nos croyances occidentales) et nous aident à signifier notre identité sociale (imagine-t-on la convivialité sans champagne ?). Eléments de notre bien être et de notre vivre ensemble, ils n’en sont pas pour autant dénués de dangers. Par le potentiel addictogène qu’ils génèrent parfois et la toxicité qu’ils recèlent souvent, et par les modes de vie dans lesquels ils s’inscrivent…Il s’agit donc d’apprendre à vivre avec, prudemment et toujours avec vigilance. Sans les adorer. Ni les diaboliser.
Une première mesure simple pourrait être suggérée à toutes les listes aux élections européennes : que l’on mette autant d’argent dans des actions de prévention éducative que dans l’arsenal de plus en plus sophistiqué des mesures de contrôle… Et que l’on commence par appliquer ce principe en France où les trois quarts de l’argent public dépensé va à la répression…
Pourquoi n’y a-t-il aucun lobby de grands professeurs de médecine et de santé publique pour promouvoir la prévention, l’éducation pour la santé et la réduction des risques, ces parents pauvres et oubliés des politiques de santé ? Pourquoi aucun grand parti ne s’efforce de mettre la prévention par l’éducation au cœur des débats politiques, des débats de société ? Pourtant, le développement des abus de drogues et des comportements addictifs est une des grandes questions politiques posées par notre monde moderne. Un problème qui a plus à voir avec le dictat de la compétition et de la performance, l’hyper-narcissisme et l’hyper-individualisme comme valeurs dominantes, la hausse du chômage, de la précarité, la rupture de liens communautaires, l’inhumanité des conditions de vie des banlieues, que du seul fait de leur accessibilité, de la volonté de « tricher » ou de l’ignorance des consommateurs envers leur dangerosité… Comme la santé publique, pour être efficace, la prévention des abus et des addictions a d’abord besoin de justice sociale et d’éducation à la liberté et à la citoyenneté.
Jean-François Vallette Directeur d’A.I.D.E.S.Alcool
Alain Morel psychiatre, Directeur d'Oppelia
Gérard Clavayroli Journaliste santé publique
Jean Pierre Couteron Président de l’ANITEA (Association Nationale Intervenants Toxicomanie et Addictologie)
|
|
|
|